Vendredi 5 juin 2009

Disons-le d'emblée : le quatuor de Jérusalem est une tétralogie singulière. Sur près de deux siècles, elle nous propose une Histoire contemporaine du Moyen-Orient par le prisme du destin d'une galerie de personnages étonnants à divers titres. Par ailleurs, la forme des quatre romans nous conduit à distinguer les deux premiers volumes des deux derniers.

Le codex du Sinaï et Jérusalem au poker mettent en scène des personnages souvent loufoques dans des situations éminemment improbables. Citons par exemple, dans Le codex du Sinaï, Plantagenêt Strongbow, duc de Dorset, qui rompt dès son plus jeune âge, au début du XIXème siècle, avec les coutumes familiales, puis avec celles de l'Angleterre, pour parcourir nu les déserts moyen-orientaux, puis écrire une thèse en trente-trois volumes sur le sexe levantin, et enfin acquérir la quasi totalité des biens de l'Empire ottoman. Citons aussi Skanderberg Wallenstein, un anachorète albanais qui découvre par hasard dans les caves du monastère de Sainte Catherine du Sinaï une Bible très ancienne qui remet fondamentalement en cause le dogme tel qu'il est enseigné depuis des siècles ; il passe alors de nombreuses années à réaliser le plus grand faux de l'Histoire afin que la Bible demeure ce qu'elle est. Citons encore hadj Harun qui défend Jérusalem contre ses envahisseurs depuis si longtemps qu'il ne sait plus qui il est, et encore moins s'il est juif ou arabe ; il est vrai qu'il est né il y a près de 3 000 ans.

Quant à Jérusalem au poker, deuxième tome de la tétralogie, il met en scène trois hommes qui organisent à Jérusalem au début des années 20 un tournoi de poker qui durera douze ans, l'enjeu n'étant rien de moins que le contrôle de la ville sainte elle-même. Il s'agit de Cairo Martyr, le musulman noir aux yeux bleus qui a fait fortune dans le trafic d'une drogue à base de poudre de momies ; il s'agit aussi de Munk Szondi, le Hongrois sioniste dont la fortune est issue du trafic d'armes ; il s'agit enfin de Joe O'Sullivan Beare, l'Irlandais catholique déjà rencontré dans le premier volume, et qui tire sa fortune d'un commerce douteux d'artefacts chrétiens à forme phallique.

Tous ces personnages, et bien d'autres, ne cessent de se croiser tout au long des deux récits, ceux-ci étant pour le moins non-linéaires dans leur structure. Mais ce désordre et le côté burlesque de bien des caractères n'est qu'apparent et masquent la plus extrême des rigueurs pour expliquer au lecteur les tenants et les aboutissants de ce qui est probablement la plus grande tragédie de l'Histoire : la lutte sans fin entre musulmans, juifs et chrétiens. De ce point de vue, le génocide arménien, en particulier celui de Smyrne en septembre 1922, sert de fil rouge tout au long des deux romans, rappelant s'il en est besoin que ce qui se joue alors c'est la vie de millions d'être humains.

Ombres sur le Nil prend une toute autre forme. On y retrouve Joe O'Sullivan Beare, devenu chaman des indiens hopis aux Etats-Unis, qui est rappelé en 1942 au Caire par les services secrets britanniques pour enquêter sur les agissements de Stern, cet homme pour qui il a travaillé au début des années 1920, et avec qui il est devenu ami. Car Stern, fils de Plantagenêt Strongbow, a un rêve dans sa vie : celui d'une nation au sein de laquelle musulmans, juifs et chrétiens vivraient en harmonie. Or en cette période où le général Rommel tente de faire main basse sur tout le Moyen-Orient, Stern est soupçonné d'être un agent double. Dès lors le récit se fait plus linéaire et prend la forme d'un roman d'espionnage.

Il en est de même pour Les murailles de Jéricho qui met en scène un soldat israélien librement inspiré d'Eli Cohen, ce maître espion israélien qui vécut plusieurs années infiltré en Syrie, procurant au Mossad des informations capitales pour l'issue de la Guerre des Six Jours.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, un tel choix narratif est parfaitement cohérent dans le fil de la tétralogie. Car les horreurs racontées dans Ombres sur le Nil et Les murailles de Jéricho ne sont que les terribles conséquences des évènements narrés dans les deux premiers volumes. Avec la Seconde Guerre Mondiale, on entre de plain-pied dans une ère moderne où la légèreté n'a plus aucune place et à partir de laquelle juifs et musulmans vont se livrer une guerre totale, sous l'oeil au mieux neutre des nations occidentales chrétiennes.

Le quatuor de Jérusalem est donc un cycle qui emprunte à de nombreux genres littéraires. Il s'agit tout autant de romans historiques que de romans d'espionnage. On y trouve également des éléments propre aux littératures de l'imaginaire, telles la Science-Fiction, quand l'auteur se joue de quelques réalités historiques pour développer une Histoire alternative, ou la Fantasy, quand il fait référence aux Mille et une nuits ou à la mythologie irlandaise. Mais le principal sujet d'Edward WHITTEMORE est l'être humain, tous ses personnages faisant l'objet d'une analyse particulièrement fine d'un point de vue psychologique, développant tous les thèmes propres à la vie des Hommes, de la naissance à la mort, en passant par l'amour, la guerre, la religion et les conséquences des choix que tout un chacun est amené à faire dans le cours de son existence.

Cela fait du quatuor de Jérusalem une véritable mosaïque. Pour autant rarement la problématique du Moyen-Orient n'aura été posée aussi clairement, Edward WHITTEMORE se posant en mosaïste exceptionnel. Fin connaisseur du Moyen-Orient, il est doté d'une superbe prose, aussi précise que capable de jouer avec les sentiments les plus antagonistes, tels le rire que suscitent certains personnages et situations, ou les larmes que provoquent la guerre et les nombreuses morts tragiques. On pourrait même appliquer à son oeuvre ce que Joe O'Sullivan Beare dit à propos de Stern dans Ombres sur le Nil : « Toute vie est une tapisserie secrète qui se tisse et s’édifie au cours des ans, avec l’âme et l’effort en guise de fils et de couleurs. Mais ces petits noeuds n’ont au fond pas d’importance, seul compte le dessin, la tapisserie dans son ensemble. »

Concluons d'ailleurs en signalant que si chacun des quatre romans peut être lu indépendamment, il serait dommage de se priver de l'ensemble de la mosaïque. Saluons aussi le superbe travail de traduction de Jean-Daniel BREQUE qui a su mettre en valeur toute la richesse de cette oeuvre. Remercions enfin les éditions Robert Laffont, et plus précisément Gérard KLEIN et la collection Ailleurs et Demain, qui ont eu l'audace de faire enfin découvrir à la France ces quatre romans publiés initialement aux Etats-Unis entre 1977 et 1987.



 

Le quatuor de Jérusalem, Edward WHITTEMORE
Le Codex du Sinaï
(Sinai Tapestry, 1977)
Traduction de Jean-Daniel BRÈQUE
Illustration de Jackie PATERNOSTER
Robert Laffont, collection Ailleurs et Demain, avril 2005, 312 pages


Quatrième de couverture

Un anachorète albanais égaré dans le Sinaï, Skanderberg Wallenstein, découvre par accident le manuscrit le plus ancien de la Bible. Horrifié par sa lecture, il épuise sa vie à fabriquer le plus grand faux de l'Histoire. Afin que la Bible demeure telle que nous la connaissons.
Un lord anglais excentrique, Plantagenêt Strongbow, duc de Dorset, rompt avec les coutumes bizarres de sa famille et parcourt nu les déserts du Moyen-Orient avant d'écrire une somme sur le sexe en trente-trois volumes et d'acquérir secrètement tous les biens de l'Empire ottoman. Un Juif arabe né sous les Pharaons, Hadj Harun, coiffé d'un casque de croisé, défend seul Jérusalem contre la multitude de ses envahisseurs, et ne sait plus s'il est juif ou arabe, ni du reste qui il est.
Un adolescent irlandais, Joe O'Sullivan Beare, mène avec une redoutable pétoire la lutte contre l'oppresseur anglais avant de fuir en Palestine sous la défroque d'une religieuse et de devenir par accident un héros de la guerre de Crimée, perdue bien avant sa naissance.

Mélange épicé de roman d'espionnage et de conte des Mille et Une Nuits, d'histoire secrète et de spéculation échevelée, Le Codex du Sinaï est l'œuvre d'un écrivain hors normes, ancien agent de la CIA, qui a fait de Jérusalem sa terre d'élection. C'est un de ces livres qui paraissent destinés aux amateurs de science-fiction, qui donnent du monde une vision décalée, ironique, uchronique, et qui affirment que la vérité est ailleurs sans jamais cesser de se présenter comme de la fiction. Un domaine dans lequel ont excellé des écrivains aussi célèbres que Vladimir Nabokov ou Umberto Eco et, plus près de nous, Neal Stephenson dans son cycle du Cryptonomicon ou Théodore Roszak dans La Conspiration des ténèbres. Le Quatuor de Jérusalem, dont Le Codex du Sinaï est le premier volet, appartient à cette étrange et séduisante cohorte. 


Le quatuor de Jérusalem, Edward WHITTEMORE
Jérusalem au poker
(Jerusalem Poker, 1978)
Traduction de Jean-Daniel BRÈQUE
Illustration de Jackie PATERNOSTER
Robert Laffont, collection Ailleurs et Demain, novembre 2005, 480 pages


Quatrième de couverture

Dans une échoppe poussiéreuse du vieux Jérusalem, Cairo Martyr, le musulman noir aux yeux bleus vendeur de poudre de momies, O'Sullivan, l'Irlandais catholique marchand d'amulettes sacrilèges, et Munk Szondi, le Hongrois sioniste trafiquant d'armes, se lancent en ce dernier jour de 1921 dans une partie de poker qui durera douze ans et qui a pour enjeu rien de moins que le contrôle absolu de Jérusalem. Toutes les fortunes du Moyen-Orient se pressent à leur table de jeu. Elles y fondront lamentablement.
De son côté, Nubar Wallenstein, l'Albanais paranoïaque, réfugié dans une cave sous le Grand Canal, à Venise, ourdit des complots pour se débarrasser des trois joueurs...
Et on ne vous dit rien des autres protagonistes de cette action.

Dans ce deuxième volume du Quatuor de Jérusalem, Edward Whittemore pousse plus loin encore la folie imaginative révélée dans Le Codex du Sinaï. Science-fiction, fantasy, uchronie ? Peut-être, ou peut-être non. Mais à coup sûr un prodigieux exercice de déraison littéraire. 

 

 

Le quatuor de Jérusalem, Edward WHITTEMORE
Ombres sur le Nil
(Nile Shadows, 1983)
Traduction de Jean-Daniel BRÈQUE
Illustration de Jackie PATERNOSTER
Robert Laffont, collection Ailleurs et Demain, février 2007, 552 pages

Quatrième de couverture

L'Histoire n'est pas ce qu'on nous dit. Elle est autre, illogique, folle et suprêmement cruelle. Le Quatuor de Jérusalem, dont voici le troisième volume, après La Tapisserie du Sinaï et Jérusalem au poker, éclaire sur un mode mythique deux siècles des déchirements de ce Moyen-Orient qui hante notre actualité.

Un survivant de la grande partie de poker de Jérusalem, Joe O'Sullivan, l'Irlandais catholique marchand d'amulettes sacrilèges, et Stern, le fils de l'excentrique Lord Strongbow, se retrouvent au Caire dans un bouge, en 1942, aux portes de la guerre. L'armée de Rommel déferle à travers la Lybie, menace l'Égypte sous contrôle britannique et, au-delà, tout le Moyen-Orient. Stern rêve toujours, contre tout espoir, de la grande réconciliation entre juifs, chrétiens et musulmans. Il est tué, d'entrée de jeu, par une grenade qu'ont apparemment lancée des soldats ivres.
Incident ? ou bien Stern détenait-il un secret tel que le sort de la guerre mondiale pouvait en dépendre ? Six mois après la mort de Stern, Joe est extrait de la réserve indienne où il a trouvé la paix et chargé d'enquêter au Caire sur les agissements de Stern. Survivra-t-il lui-même à ce qu'il découvre sous les ombres du Nil ?
Science-fiction, fantasy, uchronie, roman d'espionnage ou histoire secrète ? Peut-être, ou peut-être non. Mais à coup sûr un prodigieux exercice de déraison littéraire. Et sans doute de lucidité.
 


Le quatuor de Jérusalem, Edward WHITTEMORE
Les Murailles de Jéricho
(Jericho Mosaic, 1987)
Traduction de Jean-Daniel BRÈQUE
Illustration de Jackie PATERNOSTER
Robert Laffont, collection Ailleurs et Demain, février 2008, 408 pages


Quatrième de couverture

1956. Né en Irak, soldat israélien, Yossi est déclaré mort lors de la guerre du Sinaï. Après un détour par l'Argentine, il réapparaît à Damas, sous le nom de Halim. Homme d'affaires habile, il s'introduit dans les hautes sphères de la Syrie et devient le Coureur, agent stratégique du Mossad, le service secret israélien.
De la création de l'OLP et du Fatah à Septembre noir, des attentats de Munich à la guerre du Kippour, dans une atmosphère de mystère et d'angoisse, l'aventure de Yossi/Halim s'inspire de celle d'Elie Cohen, agent du Mossad dont les renseignements changèrent le cours de la guerre des Six Jours en 1967.

Sorti de Yale, nid d'espions, infiltré par la CIA au Moyen-Orient, Whittemore a écrit un roman d'espionnage qui surpasse les intrigues les plus audacieuses d'un John Le Carré. Mais son livre tient aussi du conte érudit et de la fable historique tant cet auteur — comparé à Pynchon, à Borges, ou encore à Musil et Durrell — est irréductible à un genre.
A travers les tourments du Coureur, qui ne sait plus s'il est un Israélien espionnant la Syrie ou un espion syrien, se dégage une ultime conviction : il est un « Oriental » que ses racines lient irrévocablement à un désert disputé et inspiré.
Whittemore salue l'histoire d'un rêve : celui, sur cette terre pétrie de sang et de symboles, d'une société apaisée, multiculturelle et multiconfessionnelle ; un rêve pareil à la Ville sainte, l'inaccessible.

Ce quatrième volet du Quatuor peut se lire indépendamment des précédents, Le Codex du Sinaï, Jérusalem au poker et Ombres sur le Nil. L'ensemble constitue un chef-d'œuvre de la littérature contemporaine salué par la critique internationale.

 

 
Par Philémont - Publié dans : W...
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Mercredi 20 mai 2009

En 2130 un gigantesque corps céleste est détecté alors qu'il traverse le système solaire. L’objet se révèle être un cylindre artificiel et creux tournant très rapidement autour de son axe central. C'est une occasion unique pour l'Humanité d’établir un premier contact avec une forme de vie extraterrestre. Il est donc décidé d’envoyer l’équipe d’astronautes la plus proche de la trajectoire de ce que l'on appelle désormais Rama. S'enchaînent alors les découvertes, toutes plus étonnantes et mystérieuses les unes que les autres...

Celles-ci sont dévoilées au lecteur par le biais d'une prose précise, quasi scientifique, qui ne s'embarrasse pas de sensationnalisme. L'objet d'Arthur C. CLARKE n'est en effet pas l'action, mais bel et bien la découverte pure et simple d'une autre forme de vie, et de la réaction des Hommes face à elle. Car Rama, au-delà de l'observation incrédule de son fonctionnement, n'est qu'un vaste champ d'incompréhensions pour ses découvreurs, et bon nombre de celles-ci resteront sans réponses à la fin du roman.

Et c'est justement ce qui fait la force de l'oeuvre. L'auteur préfère ne pas développer de théories abracadabrantes sur Rama et laisse le lecteur poser ses hypothèses personnelles. Ce faisant ce lecteur devient acteur et explore en même temps que les astronautes l'univers dans lequel il est immergé, et s'interroge sur l'apparente indifférence des extraterrestres quand ces humains très curieux s'enfoncent toujours plus avant dans leur monde.

Ce choix narratif n'empêche nullement le récit d'être bien rythmé. Non seulement l'auteur sait aller à l'essentiel et évite le piège des descriptions interminables, mais il sait aussi insérer dans son récit des éléments de suspense et des rebondissements. Cela fait de Rendez-vous avec Rama une oeuvre rare qu'il n'est pas surprenant de voir généralement présentée, si ce n'est comme un chef-d'oeuvre, du moins comme un classique de la Science Fiction. 


 

Rendez-vous avec Rama, Arthur Charles CLARKE
(Rendez-vous with Rama, 1973)
Traduction de Didier PEMERLE
Illustration de Christopher FOSS
J'ai Lu, n° 1047, 1er trimestre 1980, 256 pages


Quatrième de couverture

Né en 1917 en Angleterre. Journaliste scientifique et auteur de romans de Science-Fiction mondialement célèbres. L'Odyssée de l'espace, Les enfants d'Icare, Avant l'Eden ont été publiés par J'ai Lu. Le Prix Hugo a couronné Rendez-vous avec Rama.

En l'an 2130... un « objet » pénètre dans le système solaire et aussitôt les ordinateurs répondent : un cylindre, longueur : 30 km, vitesse : 100 000 km/h... Il sera baptisé Rama.
Le vaisseau spatial Endeavour part à sa rencontre, réussit à se poser sur lui et pour le commandant Norton et ses hommes l'accès de Rama se révèle étonnamment facile.
Un étonnement qui se change en stupeur, en effroi, quand ils pénètrent dans ses flancs : il y a là 4 000 km2 à explorer, un monde de structures, d'escaliers vertigineux, de routes. Un monde de silence et de non-vie... Où tout semble d'une haute technologie, intact et pourtant vieux de millions d'années !
Rama continue de fendre l'espace... Qui est aux commandes : un robot ? un esprit ?

 

 

 

 
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Lundi 18 mai 2009

En crashant un jet pour plaire à une jolie femme qui rêvait de s'envoyer en l'air dans tous les sens du terme, Tucker Case devait normalement être grillé à vie dans son domaine professionnel. Pourtant, alors qu'il est encore à l'hôpital, il reçoit une offre d'emploi incroyable : piloter un jet pour le compte d'un pasteur oeuvrant sur une île perdue de Micronésie. N'ayant guère le choix il accepte la proposition et décuple alors ses ennuis...

Tucker Case, que l'on rencontrera plus tard dans Le sot de l'ange, est le personnage principal de La vestale à paillettes d'Alualu. Véritable caricature du macho, son aventure dans les îles du Pacifique va lui donner l'occasion de retrouver un peu de dignité. Pour cela il est aidé, parfois malgré eux, par une galerie de personnages hauts en couleur, comme les indigènes d'Alualu, dont le patriarche rêve de revenir au bon vieux temps du cannibalisme, un travesti philippin, qui se convertira au lesbianisme avant la fin du récit, ou encore la chauve-souris Roberta, celle-là même que l'on rencontrera également dans Le sot de l'ange avec sa gouaille et sa collection de lunettes de soleil.

La recette de Christopher MOORE est donc une fois de plus l'humour déjanté et des situations improbables. Mais comme souvent, il le manie sur la forme pour dénoncer avec efficacité un fond beaucoup plus grave. Mais de ce dernier il vaut mieux ne rien dire tant ce serait préjudiciable au plaisir d'une première lecture.

Le roman n'est peut-être pas aussi abouti que certaines des autres oeuvres de l'auteur, mais son style inimitable est bel et bien reconnaissable entre tous, le lecteur ne s'ennuyant pas une seconde et tournant les pages avec un sourire permanent aux lèvres.

 


 

La vestale à paillettes d'Alualu, Christopher MOORE
(Island of the Sequined Love Nun, 1997)
Traduction de Luc BARANGER
Gallimard, collection Série Noire n° 2572, mars 2000, 512 pages


Quatrième de couverture

Quand on aplatit un jet de plusieurs millions de dollars simplement parce qu'une belle de nuit rêve de s'envoyer en l'air en temps réel, on n'a plus grand-chose à espérer du métier de pilote. Pourtant, sur son lit d'hôpital, Tucker Case reçoit l'offre la plus mirobolante de sa vie : piloter un Jet Lear pour le compte d'un pasteur perdu dans une île du Pacifique. Que voulez-vous qu'il fît  ? Il y alla, et de compliquée, sa vie devint tout simplement infernale.

 

 

 

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Vendredi 15 mai 2009

Troisième roman de James ELLROY, Lune sanglante est également le premier publié en France, probablement du fait de son adaptation cinématographique en 1988 sous le titre Cop. C'est aussi le premier volume d'une trilogie sobrement intitulée Lloyd Hopkins.

Lloyd Hopkins est un flic talentueux et reconnu par ses pairs du Los Angeles Police Department. Il est doté d'un véritable don de psychologue qui lui permet de cerner la psychologie, et donc les actes, des criminels qu'il traque. Il se croit en outre investi d'une mission : protéger l'innocence en sauvant la vie des victimes potentielles.

L'assassin lui aussi se croit investi de la même mission. Mais dans son esprit la protection de l'innocence passe par la mort, seule capable de permettre de l'atteindre enfin.

Ce sont les vies parallèles de ces deux personnages que l'on suit sur une vingtaine d'années jusqu'à l'inévitable affrontement final. Elles sont racontées au lecteur avec cette écriture toute à la fois brutale et ciselée, marque de fabrique d'ELLROY. Les caractères qu'il y décrit sont complexes, ni tout blancs, ni tout noirs, toujours fascinants. L'ambiance est sombre et met en avant une certaine forme de mysticisme, les deux personnages principaux recherchant quelque part un idéal qu'ils n'ont jamais pu atteindre, leur univers étant celui des bas-fonds les plus glauques. Mais il y a aussi de la sensualité, qu'elle soit amoureuse ou morbide, les femmes en étant l'expression omniprésente tout au long du roman.

Cela fait de Lune sanglante un très grand roman noir. Il n'est pas aussi abouti que les oeuvres majeures de l'auteur, mai James ELLROY s'approche ici de la perfection qu'il atteindra un peu plus tard.


 

Lune sanglante, James ELLROY
(Blood on the Moon, 1984)
Traduction de Freddy MICHALSKI
Rivages, collection Rivages / Noir, décembre 1988, 288 pages
 


Quatrième de couverture

Le flic, Lloyd Hopkins, se croit investi d'une mission sacrée : protéger l'innocence en sauvant les vies des victimes. L'assassin, lui, se croit investi de la même mission. Mais sa méthode est plus radicale : donner la mort apporte l'innocence. Pendant vingt ans, les deux hommes suivent des chemins parallèles, avant de se retrouver dans un sanglant face à face.

James Ellroy est une des nouvelles révélations du roman noir américain. "Lune sanglante" est le premier volume d'une trilogie mettant enscène le sergent Lloyd Hopkins de la police de Los Angeles.

 

 

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Jeudi 14 mai 2009

Première anthologie de la collection Fantasy de Calmann-Lévy, Dragons réunit dix-huit textes francophones ayant pour thème commun la figure emblématique de la Fantasy. L'anthologiste est Sébastien GUILLOT, fondateur de la collection, mais curieusement non mentionné dans l'ouvrage. Autre bizarrerie, les nouvelles se succèdent sans aucune présentation, si ce n'est une illustration de Alain BRION, leur titre et leur auteur. On ne trouve pas non plus d'introduction générale qui aurait pu avoir le mérite de présenter aux lecteurs les auteurs réunis ici, certains étant de nouveaux venus dans le paysage des littératures de l'imaginaire.

Mais cessons de parler de ce que l'on ne trouve pas dans le recueil et venons-en maintenant plus précisément au contenu...

Chansons pour Ouroboros, DAYLON
Cette nouvelle est un récit mythologique contant la destruction d'une cité consécutivement à la trahison d'un amour. Les six voix qui s'enchaînent indifféremment rendent le texte haché, ce qui est intéressant d'un point de vue littéraire mais rend la lecture d'autant plus difficile qu'elle fait la part belle à l'allégorie.

Soldats de plomb, Frédéric JACCAUD
Un jeune garçon aime faire combattre ses petits soldats contre un dragon alors que son père participe à une guerre souterraine bien réelle dans laquelle les deux parties se disputent l'accès au gaz, principale source d'énergie. L'idée est originale et le traitement soigné ; malheureusement le final tombe quelque peu à plat du fait de sa prévisibilité précoce.

La contrée du dragon, Thomas DAY
Un couple de villageois recueille une jeune fille qui vient d'échapper aux griffes d'une bande de mercenaires. Mais comme sa religion n'est pas celle du village, le prêtre contraint le père adoptif de reconduire la jeune fille dans sa ville d'origine. Avec cette histoire l'auteur ne fait guère preuve d'originalité mais montre des qualités de conteur indéniables.

Cœur de pierre, Virginie BÉTRUGER
Un jeune garçon est le souffre-douleur de tous les autres enfants de son village. Fils de porcher, il est malingre et introverti, et rêve de surcroît de piloter une montgolfière, un statut bien au-dessus de ce à quoi il peut prétendre. De plus il est victime d'une étrange maladie qui le rend difforme : des écailles de plus en plus nombreuses surgissent sur son corps. Il s'agit là d'une très belle histoire, certes peu originale, mais dont la tragédie, la violence et l'émotion sont parfaitement rendues.

Le Dragonneau anorexique, Jean-Claude BOLOGNE
Ce texte conte l'histoire d'un jeune dragon qui refuse sa condition, à commencer par le fait qu'elle lui impose de se nourrir de princesses. Une idée originale et un traitement plein d'humour sont un peu gâchés par une chute sans relief.

Les Années d'orichalque, Ugo BELLAGAMBA
Un vieil ermite raconte sa jeunesse à un enfant, de sa formation en tant qu'yggdrakhsil, à la façon dont il sauva son Peuple d'une invasion de géants en l'exilant dans un autre monde. Il s'agit là d'un nouveau récit mythologique, d'inspiration scandinave et de très bonne tenue.

Au seuil de Loïkermaa, Francis BERTHELOT
Dans cet univers les hommes sont strictement séparés des dragons même si ni les uns ni les autres n'ignorent leur existence. Les hommes abandonnent d'ailleurs les enfants bâtards au dragons pour sauvegarder la morale. Mais l'un de ces enfants est un jour sauvé par un dragonneau orphelin, les deux êtres grandissant ensemble. Séparés à l'adolescence, ils passent le reste de leur vie à se rechercher. Il s'agit là d'un texte particulièrement émouvant sur l'acceptation de l'autre.

La Mort de Tlatecuhtli, Charlotte BOUSQUET
Courte nouvelle à la prose délibérément poétique, elle se veut un hommage à Tlatecuhtli, divinité aztèque sacrifiée à Quetzalcóatl, le serpent à plumes. Sa totale appréhension est à réserver à un lectorat averti de la mythologie aztèque.

Au plus haut des cieux, Robin TECON
Un chevalier est envoyé par son seigneur dans la grotte d'un dragon pour le convier aux festivités du mariage de sa fille. Le dragon est en effet devenu un véritable animal domestique, pratique un langage châtié et est un fervent chrétien. Tel est le point de départ d'un récit peu crédible dont le final frise le ridicule.

Draco Luna, David CAMUS
A la fin du XIIème siècle Baudouin IV règne sur Jérusalem. Mais il est malade de la lèpre et doit fuir son palais pour échapper à l'assassinat que ses rivaux complotent. Accompagné d'une poignée de fidèles, il s'enfonce dans le désert en quête d'un remède à son mal. Si ce type d'intrigues a été maintes fois exploité, l'Histoire y est ici habilement romancée et la nouvelle se lit avec beaucoup de plaisir.

La Suriedad, Estelle FAYE
Cette histoire d'expédition maritime du temps des corsaires est très prenante et agrémentée d'une prose efficace. C'est  donc une excellente nouvelle.

Le Feu sous la cendre, Eudes HARTEMANN
Dans la Bavière du XIXème siècle, un étudiant vient demander à un éminent professeur de diriger ses recherches visant à prouver l'existence des dragons. Le professeur ne pense plus qu'à voler les travaux du jeune homme. Une idée originale agrémentée d'une prose rythmée et pleine d'humour font de cette nouvelle un très bon texte.

Quelques Bêtes de feu et d'effroi, Philippe GUILLAUT
Antigone, un successeur d'Alexandre le Grand, envoie une petite troupe à la recherche des dragons, seuls capables de surpasser les éléphants de son rival du moment. Une ambiance hellène moyennement rendue, mais une jolie allégorie sur un thème universel (les mythes sont ce que nous en faisons) rendent cette nouvelle agréable à lire.

D'un dragon l'autre, Jérôme NOIREZ
L'Allemagne nazie envoie un homme à Sigmaringen, sur le Danube, pour éveiller un dragon. C'est intelligent, bourré de références, en particulier à Louis Ferdinand Céline, et plein d'humour. C'est un très bon texte.

Archéologie d'un monstre, Fabrice COLIN
Un gardien de zoo mène une course contre la montre pour connaître les origines de son pensionnaire favori avant sa mort : un dragon. Si l'idée de départ est intéressante, le récit tombe finalement à plat.

L'Huile et le feu, Johan HELIOT
Du côté de la frontière entre le Texas et la Louisiane, dans les années 20, le Ku Klux Klan pratique des rites visant à éveiller un dragon capable de trouver le sang de la terre, c'est-à-dire le pétrole. Mais comme cela s'est avéré meurtrier, le shérif local compte bien mettre fin à cette activité. C'est une histoire improbable dans une Amérique pas très bien rendue qui rendent cette nouvelle peu intéressante.

Dragon caché, Mélanie FAZI
Abel est un garçon bien étrange. Très proche de la nature, il aime se fondre en elle, loin des hommes. Il n'a guère qu'une amie, Amalia, le fantôme d'une jeune femme brûlée en un autre temps pour sorcellerie parce qu'elle détenait un don du fait de la présence du dragon Providence dans son corps. Un sujet original, une jolie prose, ce texte fait passer un très bon moment de lecture.

Tératologie des confins, François FIEROBE
Cette dernière nouvelle prend la forme d'un véritable traité de zoologie sur les différentes espèces de dragons. C'est donc une indéniable curiosité qui aurait certainement gagnée à être placée au début de ce recueil afin de faire office d'introduction.

Au final cette anthologie s'avère inégale. Les très bons textes ne sont pas nombreux, de même que les plus décevants d'ailleurs. En revanche, la grande majorité des nouvelles présentées ici sont très agréables à lire mais pèchent soit par une intrigue peu originale, soit par un final peu percutant. Alors que cela n'arrête pas le lecteur potentiel : s'il est un tant soit peu intéressé par la figure du dragon, il y trouvera largement son compte.


 

Dragons, Anthologie
Illustration de Alain BRION
Calmann-Lévy, collection Fantasy, avril 2009, 448 pages
 


Quatrième de couverture

Créatures fabuleuses, parfois bienveillantes, souvent impitoyables, les dragons ont essaimé la quasi-totalité des mythologies humaines, comme destructeurs de mondes ou gardiens de trésors immémoriaux. Traversant les siècles, on les retrouve aujourd'hui au cœur des littératures de l'imaginaire, chaque fois réinventés. Ça, depuis le Smaug de Bilbo le Hobbit jusqu'aux fameux dragons de Pern, cet animal légendaire a su emprunter mille formes, croiser mille quêtes pour sans cesse répondre aux innombrables rêves — ou cauchemars — qu'il sait susciter dans le cœur des hommes.
C'est à cette figure essentielle de la fantasy que se sont confrontés avec talent les auteurs de cette anthologie. Tour à tour effrayantes, épiques ou pleines d'humour, les nouvelles qui la composent forment le plus beau des hommages à son éternelle majesté.

« Les contes de fées ne révèlent pas aux enfants que les dragons existent, les enfants le savent déjà. Les contes de fées leur révèlent que l'on peut tuer les dragons. »
G. K. Chesterton

 

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Samedi 9 mai 2009

Roi du matin, reine du jour est un triptyque dont chaque partie est consacrée à une génération de femmes irlandaises.

En 1913, Emily Desmond est une jeune fille à peine sortie de l'adolescence. Alors que son père, astronome, est convaincu de pouvoir communiquer avec des extraterrestres, elle-même est convaincue que le bois qui entoure le domaine familial est habité par le petit peuple. Ce qui débute comme la conséquence d'une imagination fertile de la part d'une adolescente devient de plus en plus inquiétant pour finalement virer à la tragédie...

Une vingtaine d'années plus tard, Jessica Caldwell est une jeune dublinoise quelque peu mythomane. Elle finit par s'enticher d'un jeune combattant de l'IRA avec qui elle fuit sa vie morne. Ce faisant, elle découvre que les chimères qui la hantent ne relèvent pas que de son imaginaire, et qu'elle ne se connaissait finalement pas elle-même, à commencer par ses origines...

De nos jours, Enye MacColl travaille le jour dans une agence de publicité, et combat la nuit les monstres qu'elle ne manque pas de croiser. Et c'est quand la vie moderne se fait de plus en plus dure et artificielle que les monstres en question se font plus dangereux encore. Et elle aussi doit découvrir son passé et ses origines pour gagner son ultime combat...

L'indépendance de ces trois parties n'est évidemment qu'apparente. Non seulement les trois héroïnes sont liées par le sang et un don, mais le propos de Ian McDONALD est aussi de montrer que les mythes collectifs évoluent avec le temps parallèlement aux mutations sociétales. C'est ainsi que le petit peule d'Emily Desmond se fait de plus en plus inquiétant à une époque où la voix des indépendantistes se fait pressante. C'est ainsi que celui de Jessica  Caldwell est carrément dangereux, au sortir de la guerre civile des années vingt et à la veille de la seconde guerre mondiale. C'est ainsi que celui d'Enye MacColl est à l'image de la société capitaliste irlandaise, une société où l'être humain n'est désormais guère plus qu'un consommateur sans cesse en quête des dernières nouveautés à la mode.

Ainsi Ian McDONALD nous raconte l'Histoire de l'Irlande du XXème siècle au regard des mythes qui ont de tout temps été associés à ce pays. Il accentue encore cette impression d'évolution en associant à chaque partie un style narratif distinct. A la première partie sont associés des extraits de journaux intimes, à la deuxième ce sont trois voix distinctes qui se répondent, à la troisième c'est le récit brut d'une jeune femme moderne.

Cela fait de Roi du matin, reine du jour une oeuvre particulièrement riche. Les références mythologiques et historiques irlandaises sont bien évidemment nombreuses, ce qui incite à penser que le lecteur appréciera d'autant plus qu'il aura préalablement quelques notions sur ces sujets. Néanmoins, le propos de fond et le mode de traitement sont suffisamment universels pour que le néophyte dans la matière d'Irlande y trouve son compte. Notons aussi que la thématique du roman fait immanquablement penser à La forêt des Mythagos de Robert HOLDSTOCK. Toutefois quand ce dernier fait plonger ses héros dans les mythes d'antan, McDONALD fait surgir lui les mythes dans le monde d'aujourd'hui, en tout cas dans celui du XXème siècle. Cela rend l'oeuvre relativement plus facile d'accès que celle d'HOLDSTOCK.

 


 

Roi du matin, reine du jour, Ian McDONALD
(King of Morning, Queen of Day, 1991)
Traduction de Jean-Pierre PUGI
Illustration de Michel KOCH
Denoël, collection Lunes d'Encre, janvier 2009, 504 pages
 


Quatrième de couverture

Emily Desmond, Jessica Caldwell, Enye MacColl, trois générations de femmes irlandaises, folles pour certains, sorcières pour d’autres. La première fréquente les lutins du bois de Bridestone quand son père, astronome, essaie de communiquer avec des extraterrestres qu’il imagine embarqués sur une comète. La seconde, jeune Dublinoise mythomane, se réfugie dans ses mensonges parce que la vérité est sans doute trop dure à supporter. Quant à Enye MacColl, katana à la main, elle mène un combat secret contre des monstres venus d’on ne sait où.

Creusant la même veine, âpre et magique, que La Forêt des Mythagos de Robert Holdstock, Roi du matin, reine du jour nous convie à un incroyable voyage dans l’histoire et la mythologie irlandaises.

Né en Angleterre, mais ayant presque toujours vécu en Irlande, Ian McDonald est un des auteurs les plus en vue de ces dix dernières années. Ses deux derniers romans, d’une énorme ambition thématique et stylistique, ont été finalistes du prestigieux prix Hugo.

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Dimanche 3 mai 2009

En 1986, Dalva est une femme de quarante-cinq ans vivant seule en Californie. Farouchement indépendante, elle s'investit dans le domaine de l'aide à l'enfance et a de nombreux amants qui deviennent bien souvent des amis proches lorsque toute relation amoureuse a disparu. En dépit de sa force apparente, Dalva souffre. Et pour exorciser cette souffrance elle tient un journal à son image, tout en digressions sur son passé et son avenir, avec le vocabulaire direct qui lui est propre.

C'est par ce biais que le lecteur apprend que Dalva a du sang Sioux dans les veines et que sa vie est jalonnée de deuils et de ruptures brutales. Parmi ces dernières, il y a cet enfant qu'elle a été contrainte d'abandonner à la naissance, alors qu'elle n'avait que 16 ans, et qu'elle brûle de plus en plus de connaître. C'est en nous relatant cette prise de conscience qu'elle nous raconte une Histoire de l'Amérique à sa façon, une Histoire que cinq générations de sa famille ont vécu, le pan le plus sombre de la grande Histoire des Etats-Unis.

Pour cela Dalva est relayée dans sa narration par l'un de ses amants, qui entreprend les recherches historiques les plus lointaines, dès la fin de la Guerre de Sécession, et qui nous fait découvrir de larges extraits du journal intime de l'un de ses ancêtres qui passa sa vie à défendre les Sioux. Mais entre chacun de ces extraits, il nous parle aussi de Dalva telle qu'il la perçoit, et cherche une solution pour saisir enfin pleinement sa personnalité.

Le roman joue donc avec de nombreuses voix, que ce soit celles des morts ou celles des vivants. En cela, Jim HARRISON démontre qu'il est un admirateur éclairé du « courant de conscience » de William FAULKNER, style littéraire spontané, et en apparence erratique, mais bel et bien travaillé à l'extrême pour rendre compte du fait que les souvenirs lointains, même les plus oniriques, sont fortement ancrés dans la conscience présente. C'est ainsi que Dalva retrouve finalement son fils, mais seulement après avoir retrouvé ses propres origines.

HARRISON se démarque toutefois de son modèle puisque là où les héros de FAULKNER sont hantés par la culpabilité, Dalva se sent elle parfaitement innocente et vit pleinement avec son temps. Cela en fait une héroïne duale, à la fois romantique et pragmatique, et très émouvante, le lecteur étant transporté par le récit de sa vie et de celle de ces ancêtres. Cela fait aussi de ce roman une oeuvre d'une rare force pour rendre compte de la manière la plus subtile qui soit de la tragédie du peuple Sioux. 


 

Dalva, Jim HARRISON
(Dalva, 1987)
Traduction de Brice MATTHIEUSSENT
Union Générale d'Editions, collection 10/18 Domaine Etranger n° 2168, mars 1991, 480 pages
 


Quatrième de couverture

« Dalva, c'est le grand roman de l'Amérique éternelle, l'Amérique de la prairie et des forêts, écrit avec verve, passion, ironie. Le portrait de Dalva, femme mitraillée par l'histoire, perdue au cœur d'un pays dont elle ne sait plus les frontières, est sensible et pénétrant. Harrison renoue ici avec une veine poétique et presque lyrique pour se replonger dans les racines d'une terre dont toute l'histoire n'a pas encore été dite. »
Bernard Géniès
Le Nouvel Observateur, 2 mars 1989

 

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Mercredi 29 avril 2009

En 1975 Sean Devine, Jimmy Marcus et Dave Boyle sont trois copains d'une dizaine d'années qui jouent dans la rue d'une banlieue populaire de Boston. Deux hommes les abordent en se faisant passer pour des policiers et finissent par emmener Dave avec eux, sous prétexte de le ramener chez lui. Dave ne reparaît alors pas pendant quatre jours, sans que l'on sache vraiment ce qui s'est passé. Un malaise s'installe pourtant entre les trois garçons, leur amitié n'y résistant pas.

Vingt-cinq ans plus tard, les trois hommes qu'ils sont devenus vont pourtant se retrouver consécutivement à un nouveau drame. La fille de Jimmy Marcus, ex-truand rangé et propriétaire d'une épicerie, est en effet sauvagement assassinée et c'est Sean Devine, devenu policier, qui est chargé de l'enquête. Et au coeur de celle-ci il y a Dave Boyle, qui mène une vie morne, et qui est l'un des derniers a avoir vu vivante la fille de Jimmy.

Mystic River est donc un récit à multiples voix. Il y a bien sûr celles des trois personnages principaux, mais également celles de bon nombre des personnages secondaires qui les entourent. Ce faisant, Dennis LEHANE déroule son intrigue chronologiquement en entrecroisant les points de vue et en revenant sur le passé des principaux protagonistes. Cela donne à ces derniers une épaisseur remarquable et au récit une force qui va crescendo dans l'intensité du drame qu'il raconte.

En outre ce drame est plus celui de la vie des personnages dans son entier que le seul assassinat de la fille de Jimmy. Ce qui intéresse manifestement l'auteur c'est la nature humaine dans toute sa palette de sentiments. En analysant les regards, les gestes et les pensées les plus intimes des protagonistes, il rend compte de leurs angoisses, de leurs regrets et de leurs colères. Et comme il ne s'agit pas d'hommes et de femmes extraordinaires, seulement de gens parmi les autres, cela ajoute encore à leur crédibilité et à l'émotion que le récit de leur vie suscite.

Mystic River est donc un roman noir. Mais en abordant des thèmes tels que le rôle du regard d'autrui sur nos destinées ou la prédétermination de nos actes et de leurs conséquences, Mystic River devient aussi, et peut-être surtout, un roman sociologique. De ce fait, et parce que l'écriture de LEHANE est parfaitement maîtrisée, Mystic River est un grand roman. Tout simplement.

 


 

Mystic River, Dennis LEHANE
(Mystic River, 2001)
Traduction de Isabelle MAILLET
Payot & Rivages, collection Rivages Thriller, février 2002, 408 pages
 


Quatrième de couverture

Ce jour de 1975, Sean, Jimmy et Dave sont loin de se douter que leur destin va basculer de façon irrémédiable. Une voiture s'arrête à la hauteur des enfants, deux hommes qui se prétendent policiers font monter Dave avec eux sous prétexte de la ramener chez lui. Il ne reparaîtra que quatre jours plus tard. On ne saura jamais ce qui s'est passé pendant tout ce temps.
Vingt-cinq ans après les faits, les trois garçons ont fondé des familles. Comme un écho au kidnapping de Dave, l'assassinat de Katie, la fille de Jimmy, va les mettre de nouveau en présence. À mesure que Sean, qui est devenu flic, mène l'enquête, ce sont autant de voiles qui se lèvent sur de terribles vérités.


Roman très noir, mais aussi hymne à la vie, Mystic river est une œuvre qui touche droit au cœur. Clint Eastwood en a tiré une remarquable adaptation récompensée, entre autres, par l'oscar du meilleur acteur pour Sean Penn et le César du meilleur film étranger.


Dennis Lehane est né en 1966 à Dorchester dans le Massachusetts.  Après des études à Boston, il part à l'université internationale de Floride. Tout en écrivant son premier livre (Un dernier verre avant la guerre), il vit de métiers divers (livreur, libraire, chauffeur). C'est également un ancien éducateur qui travaillait dans le secteur de l'enfance maltraitée. Ce thème reste très présent dans la majorité de ses œuvres. Il vit aujourd'hui à Boston. Ses livres sont traduits dans une vingtaine de langues.

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Mercredi 22 avril 2009

Lors de sa première édition en 2007, Janua Vera avait fortement marqué les esprits. En 2009 son édition au format poche est remarquable pour l'ajout d'une nouvelle par rapport à l'édition originale.

Intitulée Un amour dévorant, elle vient s'intercaler entre Jour de Guigne et Le confident, et met en scène un moine du culte du Desséché qui enquête sur une âme en peine et deux âmes meurtrières dans les bois entourant un village reculé. C'est une nouvelle qui se situe entre Le conte de Suzelle et Le confident dans le ton utilisé, jouant avec des sentiments tels que la tristesse et la noirceur.

Une chute qui tombe un peu à plat explique probablement pourquoi ce texte a été initialement écarté. Néanmoins la prose et les idées de Jean-Philippe JAWORSKI sont de grande qualité et l'ambiance est superbement rendue. Janua Vera demeure donc un excellent recueil de nouvelles, quelle que soit l'édition choisie.


 

Janua Vera, Jean-Philippe JAWORSKI
Illustration de Charles HOFFBAUER
Gallimard, collection Folio SF n° 332, mars 2009, 496 pages
 


Quatrième de couverture

Né du rêve d'un conquérant, le Vieux Royaume n'est plus que le souvenir de sa grandeur passée... Une poussière de fiefs, de bourgs et de cités a fleuri parmi ses ruines, une société féodale et chamarrée où des héros nobles ou humbles, brutaux ou érudits, se dressent contre leur destin. Ainsi Benvenuto l'assassin trempe dans un complot dont il risque d'être la première victime, AEdan le chevalier défend l'honneur des dames, Cecht le guerrier affronte ses fantômes au milieu des tueries... Ils plongent dans les intrigues, les cultes et les guerres du Vieux Royaume. Et dans ses mystères, dont les clefs se nichent au plus profond du cœur humain...

Jean-Philippe Jaworski met une langue finement ciselée au service d'un univers de fantasy médiévale d'une richesse rare. Entre rêves vaporeux et froide réalité, un moment de lecture unique. Janua vera a été récompensé par le prix du Cafard Cosmique 2008.

Jean-Philippe Jaworski, né en 1969, est l'auteur de deux jeux de rôle : Tiers Âge et Te Deum pour un massacre. Il conjugue une gouaille et un esprit des contes de fées à la Peter S. Beagle avec l'astuce et le sens de l'aventure d'un Alexandre Dumas. Son premier roman, Gagner la guerre, paraît en 2009 (Éd. Les moutons électriques).

 

 

 

 

 
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Mardi 21 avril 2009

On avait été profondément marqué par la première oeuvre de Jean-Philippe JAWORSKI, Janua Vera, un recueil de sept nouvelles se déroulant comme autant d'histoires du Vieux Royaume, un univers médiéval imaginaire mais néanmoins rendu crédible par la justesse du ton de l'auteur et par une utilisation parcimonieuse des artifices traditionnels de la Fantasy. Parmi ces nouvelles, il y avait Mauvaise donne qui mettait en scène Benvenuto Gesufal, un assassin de la Guilde des Chuchoteurs, qui se trouvait mêlé à une tortueuse machination politique visant à la prise du pouvoir dans la République de Ciudalia. Le récit s'achevait sur une invitation pour Benvenuto à participer à une guerre contre le Royaume de Ressine de la part du Podestat Leonide Ducatore.

Quand Gagner la guerre débute, cette guerre a eu lieu et s'est achevée sur une victoire de la République. Mais c'est seulement maintenant que les talents de Benvenuto Gesufal vont pouvoir s'exprimer pleinement. Il doit non seulement négocier la paix entre les deux protagonistes, mais également rivaliser d'astuces pour que son "patron" puisse demeurer à la tête de la République et accroître son pouvoir face à des rivaux politiques sans scrupules. Pour cela encore faut-il que lui même reste en vie, ce qui n'est pas chose facile dans la République de Ciudalia...

Avec ce roman, Jean-Philippe JAWORSKI adopte la même méthode narrative que dans la nouvelle. Il laisse intégralement la parole à Benvenuto Gesufal qui entre dans les moindres détails de son histoire, tout en ménageant le suspense et les rebondissements de l'intrigue. De plus, Benvenuto est doté d'une gouaille sans pareille qui donne une touche humoristique et un rythme soutenu à son récit. Cela montre aussi que l'auteur a fait d'importantes recherches linguistiques, en particulier argotiques, la difficulté étant de rendre cohérents l'argot du Moyen-Age et l'argot contemporain, tout en veillant à ce que cela reste compréhensible pour le commun des lecteurs.

Quant aux sources d'inspiration elles sont duales. D'un point de vue historique, il s'agit de la cité-Etat de Venise, en particulier dans ses relations avec l'Empire byzantin, mais aussi du point de vue du raffinement de sa culture. D'un point de vue littéraire, il s'agit du Prince de Nicolas MACHIAVEL, Gagner la Guerre étant initialement, de l'aveu même de l'auteur, un projet d’illustration romanesque de la pensée politique de MACHIAVEL. Mais que l'on ne s'y trompe pas, l'inspiration ne signifie pas ici copie, l'intrigue comme la géopolitique du roman étant parfaitement personnelles et originales.

Le résultat est une oeuvre massive (688 pages denses) dont on tourne les pages avec frénésie et où l'on ne s'ennuit pas une seconde. Rarement une oeuvre de Fantasy aura aussi bien rendu les complexités de la politique, tout en veillant à ce qu'elles restent compréhensibles. Rarement aussi, une crapule comme Benvenuto Gesufal aura été rendue aussi complexe, crédible et attachante, sans pour autant délaisser les personnages secondaires. Rarement enfin un univers imaginaire aura été rendu aussi complet et cohérent, notamment grâce à une utilisation intelligente et parfaitement dosée des thèmes (la magie) et figures (les elfes) usuels de la Fantasy.

Pour toutes ces raisons Gagner la guerre est une incontestable réussite qui est appelée à un avenir radieux. Sur le court terme on peut parier sur de multiples récompenses. Sur le long terme il deviendra à coup sûr une référence. De là à parler de chef d'oeuvre il y a un pas que je franchis bien volontiers.

 


 

Gagner la guerre, Jean-Philippe JAWORSKI
Illustration de Arnaud CREMET
Les Moutons Électriques, collection La bibliothèque voltaïque, mars 2009, 688 pages
 


Quatrième de couverture

Au bout de dix heures de combat, quand j'ai vu la flotte du Chah flamber d'un bout à l'autre de l'horizon, je me suis dit : « Benvenuto, mon fagot, t'as encore tiré tes os d'un rude merdier. » Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d'écraser les escadres du Sublime Souverain de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passé. Je me gourais sévère. Gagner une guerre, c'est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d'orgueil et d'ambition, le coup de grâce infligé à l'ennemi n'est qu'un amuse-gueule. C'est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l'art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c'est au sein de la famille qu'on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c'est plutôt mon rayon...

Jean-Philippe Jaworski, né en 1969, est l'auteur de deux jeux de rôle : Tiers Âge et Te Deum pour un massacre. La fureur des batailles, la fougue épique et l'humour noir sont au rendez-vous de cette deuxième plongée tumultueuse et captivante dans les « Récits du vieux royaume » : après Janua Vera (prix Cafard cosmique 2008), le retour très attendu de Don Benvenuto !

 

 

 

 
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