Trois jeunes orphelins découvrent que la maison de leur grand-père, qui les élève, recèle bien des mystères. Ils décident alors de les élucider, mais ce qui ne devait être qu'un jeu se révèle bien vite un véritable apprentissage de la vie...
Que l'on ne s'y trompe pas : derrière ce qui pourrait passer pour de la littérature destinée à la jeunesse, et une intrigue en apparence convenue, se cache une œuvre complexe que même les adultes les plus chevronnés devront décoder patiemment.
La Maison d'Oubli n'est pas seulement un roman de fantasy dans lequel l'auteure aurait disséminé quelques éléments propres au genre. Il relève également de l'uchronie, sous-genre généralement rattaché à la science-fiction, dans lequel le monde est certes différent du nôtre, mais n'en dérive pas moins de notre propre Histoire. Elisabeth VONARBURG elle-même parle d'ailleurs de « fantasy uchronique » pour qualifier son roman.
L'intrigue se déroule ainsi dans le sud-ouest de la France à la fin du XVIIIe siècle. Cette France-là est un royaume géminite, c'est-à-dire un royaume où la religion dominante soutient que Jésus a eu une sœur jumelle, Sophia. Dès lors, les rapports entre femmes et hommes sont profondément différents, et bien plus complémentaires que dans les religions judéo-chrétiennes traditionnelles. La foi géminite s'inspire d'ailleurs fortement du taoïsme et de sa recherche d'équilibre à travers le yin, la part féminine de la nature, et le yang, sa part masculine. Elle vise ainsi la réconciliation de tous les contraires par l'Harmonie.
L'autre particularité de ce monde uchronique, et l'on touche ici à ce qui relève de la fantasy, est l'existence de la magie, ou plutôt des magies. Il y a la magie verte des plantes, des animaux et des humains ; la magie bleue, qui permet à l'âme des défunts de transmigrer vers la sphère divine ; et enfin la magie rouge, pratiquée à des fins malfaisantes par les nécromants. D'un continent à l'autre, ces magies diffèrent et peuvent même s'annuler lorsqu'elles entrent en contact. Elles sont parfaitement admises par les géminites et réservées aux dignitaires religieux, tandis qu'elles sont interdites chez les fondamentalistes christiens, qui rejettent également la thèse de la gémellité de Jésus.
C'est tout cet univers que l'on découvre à travers le regard enfantin et parfois naïf des trois orphelins. Il sert de toile de fond à une quête plus intime : celle de leurs origines, de la mort de leurs parents, jusqu'à cet ancêtre dont rêve Jiliane, la sœur cadette, sans même en avoir conscience. Qui était-il ? Pourquoi est-il honni, deux siècles après sa mort ? Quel est ce pays que l'on ne peut nommer, ni même cartographier ? N'est-ce pas là que serait née leur grand-mère ? Pourquoi celle-ci est-elle la seule, avec les trois enfants, à dormir dans la maison familiale ? Et quel est ce lien mystérieux qui unit les trois enfants au point que toute séparation, même brève, devient une douleur ?
La Maison d'Oubli est ainsi une succession de questions qui ne trouvent réponse qu'avec parcimonie. Certaines demeurent même en suspens lorsque le roman s'achève, puisqu'il ne constitue que le premier volet d'une pentalogie intitulée Reine de Mémoire. Le lecteur pressent que toutes ces interrogations sont liées, mais l'univers créé est si riche qu'il ne peut qu'émettre des hypothèses, tout en brûlant d'impatience de découvrir la suite.
L'écriture d'Elisabeth VONARBURG est en outre très belle, souvent poétique. La lenteur de la narration entraîne certes quelques longueurs, mais elles restent minimes au regard de l'ampleur de l'œuvre. La Maison d'Oubli constitue ainsi une grande réussite de la part d'une auteure québécoise connue en France essentiellement pour ses travaux de traduction. Ce premier tome, ambitieux et prometteur, ouvre la voie à une fresque romanesque d'envergure, qui ne peut que susciter l'envie de poursuivre l'aventure.
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