Avec Celles qui ne dorment pas, Dolores REDONDO procède à un véritable retour aux sources en nous entraînant dans une histoire où la réalité se confronte au mythe. Elle revient en Navarre en introduisant un nouveau personnage, Nash Elizondo, psychologue médico-légale, tout en faisant réapparaître une figure bien connue de son univers, Amaia Salazar. Plus encore que dans sa trilogie du Baztán, ce ne sont pas seulement les paysages du Pays basque qui hantent le récit : ce sont les femmes elles-mêmes, leurs silences, leurs blessures, et cette étrange lucidité qui les empêche de trouver le repos.
Le roman s’ouvre sur la découverte d’un corps lors de fouilles archéologiques. Mais, comme souvent chez REDONDO, l’enquête n’est qu’un fil conducteur. Ce qui importe avant tout, c’est l’atmosphère — lourde, humide, traversée d’échos ancestraux — et les voix féminines qui peuplent le récit. Des voix qui murmurent plus qu’elles ne parlent, mais qui portent une vérité profonde, archaïque.
REDONDO excelle dans l’art de mêler le rationnel et l’irrationnel, nous faisant avancer avec le sentiment constant que quelque chose nous échappe. Est-ce une affaire criminelle ? Une tragédie familiale ? Ou une malédiction transmise de génération en génération ? Le roman ne tranche jamais complètement, et c’est précisément là sa force.
Le titre agit comme une clé symbolique : celles qui ne dorment pas sont ces femmes éveillées malgré elles, contraintes de voir ce que les autres ignorent. Leur insomnie devient la métaphore d’une conscience aiguë, douloureuse, qui refuse l’oubli. Elles apparaissent ainsi comme les gardiennes d’une mémoire collective marquée par la violence et le déni.
L’écriture de REDONDO est à la fois sensorielle et retenue. Elle évite l’effet spectaculaire pour construire une tension sourde et progressive. Les descriptions de la nature — forêts, pluie, nuit — participent pleinement à l’état émotionnel des personnages. On ressent presque physiquement l’humidité qui colle à la peau, le froid qui s’insinue dans les os.
Le rythme, volontairement lent, pourra désarçonner les lecteurs en quête d’un thriller plus classique. L’intrigue se dilue parfois dans des détours introspectifs et floute la frontière entre rêve et réalité. Mais pour qui accepte cette temporalité, la lecture devient immersive, presque hypnotique.
Au final, Celles qui ne dorment pas s’éloigne du simple thriller pour explorer la mémoire, la transmission et la résilience. Dolores REDONDO interroge moins la vérité des faits que la persistance des histoires. Car certaines ne s’éteignent jamais vraiment — et celles qui les portent non plus.
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