David Selig est un célibataire new-yorkais de quarante ans. Il vit modestement en rédigeant des dissertations pour les étudiants peu scrupuleux de l’université de Columbia University. Son existence pourrait sembler parfaitement ordinaire s’il n’était doté d’un don extraordinaire : la télépathie.
Pourtant, ce pouvoir n’a jamais été pour lui une bénédiction simple. Enfant, il en savourait l’usage tout en redoutant d’être découvert. Adulte, il en tire avantage, mais au prix d’un malaise persistant face à l’intrusion qu’il impose aux autres. Et lorsque, avec l’âge, son don commence à décliner, ce n’est pas seulement une faculté qui s’effrite : c’est une part de son identité. Ce lent affaiblissement l’oblige à se retourner sur lui-même, à revisiter ses souvenirs, ses amours, ses échecs, tout en continuant à affronter un présent de plus en plus incertain.
Tel est le cœur de L'Oreille interne, sans doute l’un des chefs-d’œuvre de Robert SILVERBERG. Le récit prend la forme d’une confession où Selig s’adresse directement au lecteur, alternant première et troisième personne comme pour mieux révéler la fracture intime qui le traverse. Cette oscillation narrative souligne sa dualité : à la fois observateur lucide et homme vulnérable, cynique envers autrui comme envers lui-même.
À travers cette introspection, SILVERBERG déploie une érudition foisonnante. Références littéraires, philosophiques, poétiques et musicales jalonnent le texte, non comme de simples ornements, mais comme les repères intellectuels d’un homme qui tente de se définir par la culture autant que par son pouvoir. Selig apparaît d’ailleurs comme un double possible de l’auteur : un écrivain en proie au doute, à un moment charnière de sa vie et de sa carrière. Le roman porte aussi le regard désabusé d’un quadragénaire sur l’héritage des années soixante — libération sexuelle, usage des drogues, illusions collectives — dont les promesses semblent déjà ternies.
Mais au-delà de son contexte, le roman touche à quelque chose de plus universel. La télépathie n’y est qu’un révélateur : ce qui est en jeu, c’est la difficulté d’être soi, de communiquer véritablement, de préserver une identité stable dans un monde en perpétuelle mutation. La perte progressive du don devient alors une métaphore poignante du vieillissement et du déclassement, cette peur sourde de voir s’éroder ce qui nous rendait unique.
Pour toutes ces raisons, L’Oreille interne est un grand roman humaniste. Sous couvert de science-fiction, il explore avec finesse les tourments de la conscience moderne. Et en refermant le livre, on se surprend à se demander si nous ne partageons pas tous, à notre manière, l’oreille trop fine et l’inquiétude profonde de David Selig.
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