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Et si l’Histoire n’était qu’un récit à sens unique ? Et si les « barbares » n’étaient, en réalité, que des résistants réduits au silence par les vainqueurs ? Avec Boudicca, Jean-Laurent DEL SOCORRO propose bien plus qu’un roman historique : il offre une relecture politique et profondément humaine d’un épisode méconnu de l’Antiquité.

Boudicca, reine des Icènes — peuple brittonique installé dans la région correspondant aujourd’hui au Norfolk et au Suffolk, au nord-est de la Grande-Bretagne — voit sa vie basculer lorsque Rome décide d’annexer son royaume après la mort de son mari. Elle est fouettée, ses filles violées, son peuple humilié. De cette violence extrême naît une révolte sans précédent contre l’Empire romain.

Mais là où Jean-Laurent DEL SOCORRO se distingue, c’est dans son refus de transformer Boudicca en simple icône guerrière. Sous sa plume, elle est d’abord une femme blessée, une mère, une souveraine trahie. Sa colère n’est ni aveugle ni gratuite : elle est politique, légitime, construite.

Rome, parfois idéalisée dans la fiction, apparaît ici sous un jour brutal. L’auteur met en lumière la violence coloniale, l’exploitation économique et l’écrasement culturel des peuples dominés. La fameuse « civilisation romaine » se révèle ainsi fondée sur la peur, la force et l’effacement des identités locales. Boudicca interroge alors une question toujours actuelle : à quel prix un empire se construit-il ?

Plus encore, Boudicca dérange parce qu’elle est une femme qui commande. Pour les Romains, elle est une anomalie, presque un monstre. Le roman montre avec justesse comment le pouvoir féminin est perçu comme une menace dans un monde dominé par les hommes. Dès lors, la violence exercée sur son corps et sur celui de ses filles n’est pas gratuite : elle devient une arme politique, un moyen de rappeler qui détient l’autorité. En cela, le roman résonne fortement avec des problématiques contemporaines liées au genre et au pouvoir.

Jean-Laurent DEL SOCORRO adopte par ailleurs une narration polyphonique, alternant les points de vue. Ce choix enrichit considérablement le récit : il refuse tout manichéisme et confronte les visions. Le procédé rappelle que l’Histoire est une construction, le plus souvent écrite par les vainqueurs, mais que la mémoire des vaincus mérite elle aussi d’être entendue.

L’Histoire nous dit que Boudicca est la perdante, puisque son soulèvement fut écrasé. Pourtant, le roman montre que la défaite n’efface en rien la portée de son combat ; au contraire, celui-ci devient un symbole durable de résistance et de dignité. C’est là toute la force du texte : rappeler que perdre une guerre ne signifie pas perdre le sens de son combat.

Publié une première fois en 2017 aux éditions ActuSF, Boudicca fait ici l’objet d’une réédition chez Albin Michel. Celle-ci est enrichie d’une nouvelle inédite, Elle est une légende, qui renforce le caractère mythique de Boudicca en tant que figure historique et crée un pont intéressant avec la légende arthurienne, thème sur lequel l’auteur s’est déjà penché.

On y retrouve également une autre nouvelle, déjà présente dans la première édition, et plus éloignée de la reconstitution historique du récit principal. D’ailleurs et d’ici se déroule en Amérique, seize siècles plus tard, et relate les débuts du Boston Tea Party, révolte politique survenue en 1773 contre le Parlement britannique, événement fondateur de l’Histoire américaine précédant la guerre d’indépendance.

Quoi qu’il en soit, et pour revenir au récit qui nous intéresse ici, Boudicca donne une voix à un personnage longtemps relégué aux marges de l’Histoire. Le roman questionne le récit officiel et confronte un épisode antique à des préoccupations on ne peut plus contemporaines. Boudicca n’est donc pas seulement un roman sur le passé : c’est aussi un texte qui parle de domination, de révolte et de mémoire — des thèmes qui, manifestement, n’ont rien perdu de leur actualité.

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Boudicca - Jean-Laurent DEL SOCORRO (2017), illustration de Didier GRAFFET, Albin Michel collection Imaginaire, 2025, 288 pages

Boudicca - Jean-Laurent DEL SOCORRO (2017), illustration de Didier GRAFFET, Albin Michel collection Imaginaire, 2025, 288 pages

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