Avec Inner City, Jean-Marc LIGNY signe un roman cyberpunk d’une étonnante modernité, alors même qu’il a été publié en 1996. Dans un futur proche, Paris est devenue une ville fantôme. La majorité de ses habitants a déserté la réalité physique pour se réfugier dans des univers virtuels, tandis que les exclus sont repoussés à l’extérieur d’une enceinte qui protège les privilégiés. Entre la Haute Réalité, la Basse Réalité et les mondes virtuels, les frontières se brouillent jusqu’à devenir presque impossibles à distinguer.
Dans cet univers profondément inégalitaire, la violence surgit de partout. Un tueur sévit dans la Haute Réalité, tandis que la révolte gronde en banlieue. Hang, journaliste à la recherche de scoops toujours plus sensationnels, exploite les images de cette violence pour les vendre aux consommateurs de mondes virtuels. De son côté, Kriss enquête sur le serial killer. Deux trajectoires qui vont peu à peu se rejoindre dans un monde où l'identité elle-même est devenue une donnée malléable.
Car c'est sans doute là que réside la grande force d'Inner City : derrière son intrigue de thriller et son foisonnement cyberpunk, Jean-Marc LIGNY s'interroge sur notre rapport au réel. Que devient l'individu lorsque l'expérience virtuelle devient plus désirable que le monde physique ? Que reste-t-il de l'identité lorsque chacun peut se recréer, se transformer ou même se perdre dans des réalités alternatives ? Et que vaut la souffrance réelle lorsqu'elle n'est plus qu'une image destinée à divertir ceux qui peuvent se permettre de détourner le regard ?
L'auteur ne se contente pas de construire un décor futuriste : il imagine une société entière, avec ses classes sociales, ses réseaux, ses marginaux, ses communautés et ses innombrables personnages secondaires. L'univers est dense, foisonnant, parfois déroutant, mais cette complexité participe pleinement à l'immersion. On passe d'un niveau de réalité à l'autre avec la même sensation de vertige que les personnages eux-mêmes, sans toujours savoir où s'arrête le réel et où commence l'illusion.
Le roman n'est pourtant pas exempt de défauts. Son abondance de personnages et de concepts peut parfois nuire à la lisibilité, tandis que certains développements paraissent moins maîtrisés que d'autres. Mais cette richesse, cette imagination débordante et cette volonté de pousser jusqu'à leurs conséquences extrêmes les dérives de la société contemporaine font aussi tout l'intérêt du livre.
Trente ans après sa publication, Inner City conserve ainsi une étonnante capacité à résonner avec notre époque. La réalité virtuelle, les identités numériques, l'omniprésence des écrans, la marchandisation de l'information et la fascination pour les images violentes ne relèvent plus seulement de la science-fiction. Jean-Marc LIGNY avait certes imaginé un futur spectaculaire, mais il y avait surtout projeté des tendances déjà perceptibles dans notre présent.
Roman cyberpunk ambitieux, sombre et parfois vertigineux, Inner City est une œuvre importante de la science-fiction française. Sa capacité à résonner encore avec notre époque explique peut-être mieux que jamais pourquoi il a été récompensé du Grand Prix de l'Imaginaire en 1997.
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