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L'été de l'infini est un recueil faisant figure d'événement pour les amateurs de l'écrivain britannique Christopher PRIEST, dont je suis. Comme le précise l'éditeur dans son introduction il s'agit déjà d'un recueil de douze de ses meilleures nouvelles, hors cycle de L'Archipel du rêve. Or les nouvelles de PRIEST sont rares, l'auteur leur préférant le format long pour que s'exprime au mieux son perfectionnisme. Mais L'été de l'infini est aussi un recueil sur Christopher PRIEST, puisque doté d'un appareil critique conséquent, d'un très long entretien avec l'auteur et d'un essai dans lequel l'intéressé parle de l'adaptation cinématographique de son roman Le prestige. Cette matière permet tant d'appréhender la personnalité de PRIEST que d'avoir une vue d'ensemble sur son oeuvre.

La préface de Xavier MAUMÉJEAN est à ce dernier titre particulièrement représentative. Intitulée La déliaison, et dédiée à Marianne LECONTE, qui s'était brillamment prêtée à cet exercice 35 ans auparavant pour le Livre d'or de la science-fiction consacré à Christopher PRIEST, elle met en avant la quintessence de l'oeuvre en citant abondamment l'auteur et en resituant les douze nouvelles qui suivent dans leur contexte bibliographique.

On a déjà eu l'occasion d'évoquer la nouvelle qui donne son titre au présent recueil. Toutefois la précédente traduction a été jugée datée et entièrement refaite pour cette édition. Elle conte une histoire d'amour qui démarre sur les rives de la Tamise au début de l'Angleterre édouardienne. Les deux jeunes gens concernés font fi des conventions que veut leur imposer l'aristocratie britannique dont ils sont issus, mais sont victimes des mystérieux geleurs qui figent les existences dans des tableaux naturalistes. Ce n'est que 37 ans plus tard, au début du Blitz, que les deux jeunes gens seront réunis pour l'éternité. L'été de l'infini (An Infinite Summer, 1976, traduction de Pierre-Paul DURASTANTI) est donc un récit temporel dans la veine du Voyage de Simon Morley ou du Jeune homme, la mort et le temps, plus circonscrit bien sûr, mais tout aussi fort. Il montre aussi que la perception de la réalité a préoccupé Christopher PRIEST de manière précoce.

La Tête et la main (The Head and the Hand, 1971, traduction de Henry-Luc PLANCHAT harmonisée par Pierre-Paul DURASTANTI) aussi avait été publiée dans Le livre d'or de la science-fiction. Elle met en scène Todd Alborne qui est devenu le Maître de l'art corporel en s'amputant publiquement d'à peu près tout ce qui est amputable sur un corps humain. Alors quand un théâtre parisien lui propose une ultime représentation, il va à l'encontre de l'avis de sa femme Elizabeth et de son ami et assistant Edward Lasken, et saisi l'occasion de quitter la scène en beauté, moyennant par ailleurs un gros chèque. Voici donc une nouvelle profondément immorale qui aborde le thème de la société du spectacle dans ce qu'elle peut produire de plus extrême. C'est tout aussi glaçant que brillant et on y décèle déjà la capacité de PRIEST à décrire la scène et les coulisses d'un music-hall.

Immoralité aussi avec La Femme dénudée (A Woman Naked, 1974, traduction de Marianne LECONTE harmonisée par Pierre-Paul DURASTANTI), initialement éditée dans le cinquième numéro de l'anthologie périodique Univers (J'ai Lu, 1976). Dans une société puritaine les femmes adultères sont punies par l'obligation d'être nues dans les lieux publics. Maîtresse L. en fait la douloureuse expérience en se rendant à pied au tribunal pour se présenter devant la cour d'appel. Là elle prend conscience que le viol institutionnel est bien plus douloureux que la menace permanente des hommes prêts à se battre pour le corps de celle que la société a rejeté. Comme la précédente, cette nouvelle est un petit bijou d'orfèvrerie littéraire et fait littéralement froid dans le dos. Elle annonce le thème de l'invisibilité sociale que Christopher PRIEST développera plus longuement dix ans plus tard dans Le Glamour.

Nouvelle inédite, mais aussi la plus ancienne du recueil, Rien de l'éclat du soleil (Nothing Like the Sun, 1970, traduction de Pierre-Paul DURASTANTI) est un récit de guerre sur la planète Taranth où quatre hommes tentent d'échapper à leurs ennemis surnommés les Ogres, ceux-ci ayant l'habitude de décapiter leurs victimes. Les événements qu'ils vont vivre vont leur montrer que tout espoir de victoire dans cette guerre repose sur la compréhension de leurs ennemis. La précocité de cette nouvelle dans la bibliographie de Christopher PRIEST explique probablement son relatif manque d'originalité ; elle n'est toutefois pas dénuée de force grâce à son thème intemporel.

Pourquoi Marcus Birch voit-il une longue route rectiligne de Belgique au moment de décéder brutalement dans le métro londonien ? C'est l'occasion pour PRIEST et son héros d'entamer une réflexion sur la vie et la mort, et de la transformer en une subtile variation sur l'épilogue d'une épreuve sportive, l'ultime mouvement d'une pièce musicale et le départ définitif de tout être humain. Brillante, Finale (A Dying Fall, 2006, traduction de Michelle CHARRIER) est une courte nouvelle qui avait été préalablement publiée dans Le guide la SF (Gallimard, 2007).

Deuxième nouvelle inédite dans ce recueil, La Cage de chrome (The Cage of Chrome, 2000, traduction de Pierre-Paul DURASTANTI) est un exercice de style dans lequel PRIEST semble empiler nombre d'images propres à l'oeuvre de James Graham BALLARD, récemment décédé au moment de l'édition originale de ce très court texte. Entre carcasses d'automobiles luxueuses dans un décor apocalyptique, l'omniprésence de la musique classique donne une sensation de fin du monde assez étonnante. Mais le récit en lui-même ne pourra guère flatter que les connaisseurs de l'oeuvre de BALLARD.

Le Monde du temps réel (Real-Time World, 1971, traduction de France-Marie WATKINS harmonisée par Pierre-Paul DURASTANTI) avait été publiée dans Le livre d'or de la science-fiction. En y étant immergé dans l'univers clos d'un observatoire soi-disant d'une expédition vers une planète éloignée, le personnage principal observe lui une poignée de scientifiques qui confrontent leurs observations, jusqu'à la distorsion des informations qu'ils diffusent ; in fine on ne sait plus ce qui est expérimenté, ni quel rôle chacun tient dans ce microcosme, mais la réalité finit par s'imposer, implacable. Brillamment construite, cette nouvelle est certainement le plus ancien témoignage en français de ce qui est devenue depuis la thématique priestienne par excellence, celle de la subjectivité de l'appréhension du réel par l'homme, ses sens le trahissant sans qu'il n'en ait jamais conscience. Il l'exploitera ainsi quelques années après cette nouvelle dans Futur intérieur, et encore deux décennies plus tard avec Les extrêmes.

Déjà publiée dans la revue Galaxie (OPTA, 1974), mais retraduite pour la présente édition, Transplantation (Transplant, 1974, traduction de Pierre-Paul DURASTANTI) aborde le thème de la mort clinique en mettant en scène un homme qui vit pleinement sa vie alors qu'il n'a plus de coeur et est immobilisé sur un lit d'hôpital. Christopher PRIEST pose ici clairement la question de la capacité du cerveau à distinguer ce qui est réel de l'imaginaire dès lors qu'on lui assure les conditions de son bon fonctionnement. Comme l'indique Xavier MAUMÉJEAN dans sa préface la fiction de l'écrivain britannique fait écho aux travaux du philosophe américain Hilary Putnam sur les relations entre le corps humain et l'esprit. Loin de noyer son lecteur dans des concepts abscons, PRIEST se fait une fois de plus passionnant !

Suit une étrange nouvelle, relativement à la production traditionnelle de Christopher PRIEST. Dans une ambiance lovecraftienne, Haruspice (I, Haruspex, 1998, traduction de Michelle CHARRIER) est le récit de l'ultime descendant d'une longue lignée de devins mystiques communiquant avec le bas astral à partir d'entrailles. Depuis l'abbaye de Beckonfield, quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, James Owsley ingère des boulettes de viscères qui viennent de lui être envoyées et qui le mettent en contact avec le survivant d'un crash d'avion dans le marais voisin. On retrouve néanmoins la patte de PRIEST dans la nature de cet avion, un bombardier allemand qui ne volera que quelques années plus tard, pendant le conflit. Si cette idée de superposition de réalités alternatives relatives à cette époque avait été exploitée dans La séparation, et de nouveau tout récemment dans L'adjacent, le ton de ce texte relativement long lui confère néanmoins une originalité certaine. Notons qu'il avait été préalablement publié en France dans la revue Bifrost (Le Bélial', 2006).

Beaucoup plus classique chez Christopher PRIEST est le thème des deux nouvelles inédites suivantes. Le Baron (The Stooge, 2013, traduction de Pierre-Paul DURASTANTI) est un illusionniste qui recrute un partenaire pour le clou de son spectacle. On s'étonnera ici de la traduction du titre original qui littéralement signifie le larbin, et correspond bien mieux au contenu du texte (le traducteur nous donne l'explication dans les commentaires de ce billet ; qu'il en soit ici remercié). Mais on pensera surtout au Prestige qui donne au music-hall et au magicien une large place. Dans Les Effets du deuil (Widow's Weeds, 2011, traduction de Pierre-Paul DURASTANTI), une belle et riche veuve fait appel au Maître de la Magie pour qu'il lui transmette ses secrets. En répondant à son invitation, comme appâté par le gain et la chair, il ne sait pas encore à quel point le don qu'il consent est total et définitif. Le rythme de la première nouvelle promène le lecteur entre les sentiments d'amusement et d'anxiété ; l'ambiance néo-gothique et l'érotisme de la seconde lui donnent un ton beaucoup plus clairement angoissant. L'une comme l'autre sont remarquables.

L'ultime nouvelle du recueil était déjà incluse dans Le livre d'or de la science-fiction et reprend la même thématique que L'été de l'infini, bouclant ainsi la partie anthologie du recueil éponyme. Dans un XIXème siècle futuriste un immense parc permet aux visiteurs de passer indifféremment d'une dimension temporelle à une autre, entre l'Aujourd'hui, l'Hier et le Demain. Là un gamin tombe amoureux d'une jeune fille en trouvant le moyen de se projeter plusieurs décennies dans le futur, tout en revenant à son point de départ. Dès lors, Errant solitaire et pâle (Palely Loitering, 1979, traduction de M. MATHIEU harmonisée par Pierre-Paul DURASTANTI), il passera sa vie à faire ces allers et retours, ne se préoccupant nullement des paradoxes temporels qu'il créé en générant de multiples moi à différents âges de la vie, lesquels portent un regard différent sur la belle inconnue et l'amour platonique qu'il lui voue. Il s'agit finalement d'une très belle allégorie sur la façon dont un homme se construit, sur la manière dont un cheminement personnel conduit à la maturité ; on peut d'ailleurs se demander si Christopher PRIEST n'a pas mis beaucoup de lui-même dans cette nouvelle. Que ce soit le cas ou non, c'est tout simplement superbe.

Suit alors la première partie d'un long entretien avec l'auteur réalisé par Thomas DAY pour la revue Bifrost (Le Bélial', 2005, traduction de Michelle CHARRIER révisée pour la présente édition). La suprématie de la maturité, un entretien avec Christopher Priest se veut biographique autant que bibliographique puisque les deux hommes partent de l'enfance de l'intéressé et progressent tranquillement dans la vie de l'auteur jusqu'à l'obtention du Grand Prix de l'Imaginaire pour son roman La Séparation. Il est vrai que PRIEST n'est pas avare de détails sur les contextes qui ont présidés à la publication de ses romans, et même de certaines de ses nouvelles. Il évoque bien sûr ses influences, mais également le petit monde de la science-fiction britannique, pas toujours très reluisant. L'exercice donne à croire que Christopher PRIEST est aussi sympathique que passionnant bien au-delà de son oeuvre d'écrivain.

L'essai inédit Magie, histoire d'un film (The Magic - The Story of a Film, 2008, traduction de Michelle CHARRIER) en est une nouvelle preuve. Christopher PRIEST y raconte avec autant de précision que d'humour « comment une simple pensée s'est transformée d'abord en idée, ensuite en livre, puis en film et, enfin, en oeuvre cinématographique ». Il parle évidemment du Prestige et se montre littéralement captivant alors même qu'il ne fut que passif tout au long de la production du film (laquelle s'est en plus fait attendre de longues années). Il se révèle également fin critique de cinéma et nous propose une analyse comparée de l'oeuvre écrite et de son adaptation qui en convaincra plus d'un qu'il est décidément urgent de revoir ce film et de relire le livre.

Dans la deuxième partie de La suprématie de la maturité, un entretien avec Christopher Priest (2015, traduction de Pierre-Paul DURASTANTI) Thomas DAY et Christopher PRIEST reprennent leur conversation là où il l'avait laissé dix ans auparavant et parcourent la bibliographie récente de l'écrivain (Les Insulaires et L'Adjacent). Les deux hommes évoquent aussi l'actualité du monde, comme l'attentat de Charlie Hebdo, ou la crise des migrants, cette dernière faisant d'ailleurs étrangement écho à son travail de réécriture d'une oeuvre de jeunesse (Notre île sombre).

Le recueil s'achève comme il se doit sur une Bibliographie des oeuvres de Christopher PRIEST (1943-) réalisée par Alain SPRAUEL, le bibliographe « officiel » des littératures de l'imaginaire. Classique dans sa forme, et à jour en août 2015, on a évidemment hâte qu'elle ne le soit bientôt plus. L'ultime question de Thomas DAY dans La suprématie de la maturité laisse augurer que cela pourrait être le cas d'ici quelques mois...

Au final L'été de l'infini est un recueil passionnant à ses deux égards. Il montre que Christopher PRIEST est un nouvelliste de talent bien qu'il s'en défende, à tout le moins qu'il se considère plus comme un romancier. Il permet aussi de mieux apprécier la quintessence de son oeuvre grâce à sa générosité analytique et contextuelle. Cette dernière caractéristique réserve peut-être le recueil aux fans de l'écrivain britannique, mais les néophytes peuvent aussi y trouver leur compte grâce à la pédagogie de l'auteur sur son oeuvre. Enfin, on pourra apprécier L'été de l'infini en tant qu'objet, Le Bélial' ayant réalisé un très joli travail d'édition pour l'occasion.

CITRIQ

L'été de l'infini - Christopher PRIEST, illustration de Aurélien POLICE, Le Bélial' collection Kvasar, 2015, 512 pages

L'été de l'infini - Christopher PRIEST, illustration de Aurélien POLICE, Le Bélial' collection Kvasar, 2015, 512 pages

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