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Au même titre que Laidlaw, Roseanna est une référence littéraire utilisée par Pierre LEMAITRE dans Travail soigné, laquelle m'était jusqu'alors inconnue. Le roman est de plus le premier tome d'une série de dix qui est le plus souvent dotée de critiques dithyrambiques, tant pour son apport au genre que pour sa dimension sociale. C'est la série que Maj SJOWALL et Per WAHLOO ont consacré à Martin Beck, de la brigade criminelle de Stockholm, l'ensemble formant une décalogie connue comme Le roman d'un crime.

Pour se rendre compte de quoi il retourne précisément, quelques éléments de contexte sont nécessaires. Au milieu des années 1960, quand débute la série, la Suède est un pays prospère qui, officiellement, offre l'un des meilleurs niveaux de vie à ses habitants. Il doit sa situation à sa neutralité pendant la Seconde Guerre mondiale, laquelle lui a permis développement et modernisation rapides dans le cadre d'une politique social-démocrate. Le pays est même cité comme modèle pour sa protection sociale et la faiblesse de ses inégalités. C'est l'Etat-providence à la suédoise !

Engagé politiquement, ce qui lui est d'ailleurs parfois reproché, le couple que forment Maj SJOWALL et Per WAHLOO souhaite montrer l'envers d'un tel décor. Parce que sous le vernis de la prospérité collective se cache une multitude de petites histoires individuelles qui constituent elles aussi la société suédoise et, plus largement, l'organisation mondiale de plus en plus dominée par la doctrine libérale. Mais que l'on ne s'y trompe pas, SJOWALL et WAHLOO écrivent bel et bien des romans policiers, et ont même un grand sens de l'intrigue. Ainsi captent-ils facilement l'attention du lecteur tout en décrivant la face cachée d'une société, celle que ses habitants vivent au quotidien et non celle que les intellectuels théorisent dans des publications plus ou moins académiques.

Encore est-il que cette dimension sociale va crescendo, et ne prend tout son sens qu'au terme de la série. Ainsi Roseanna, premier volet de ce Roman d'un crime, peut-il paraître au premier abord bien terne. De fait la découverte du cadavre d'une jeune femme inconnue dans un canal conduit classiquement à la recherche de son identité, puis à celle tout aussi attendue de son meurtrier. Pour autant c'est dans ce roman introductif que l'on fait connaissance avec nombre de personnages de la série, à commencer par Martin Beck. Policier capable de garder son calme en toutes circonstances, il est doté d'une logique et d'une patience exceptionnelles ; il se donne corps et âme à son travail, au détriment d'ailleurs de sa vie personnelle (il est marié à une femme au profil de ménagère, et a deux enfants qu'il ne voit que rarement). Les auteurs nous présentent aussi les collègues de Beck car, et c'est là l'un des apports de SJOWALL et WAHLOO au genre, l'enquête policière est menée par une véritable équipe et non, par un unique détective au profil de héros solitaire. Accessoirement, le lecteur découvre ainsi les méthodes de travail de la brigade criminelle suédoise au milieu des années soixante.

Et si l'on doit absolument faire ressortir la dimension sociale de ce roman, c'est à coup sûr au niveau de la personnalité de la victime qu'il faut s'attarder. Celle-ci est mise en perspective à mesure de l'avancée de l'enquête par un Martin Beck qui, s'il ne s'identifie pas vraiment à elle, lui accorde néanmoins toute sa compassion. Car Roseanna, au milieu des années 1960, est une femme indépendante qui a d'ores et déjà décidé de sa libération sexuelle ; en d'autres termes c'est une femme de mauvaise vie pointée du doigt par une société qui n'est finalement pas tout à fait entrée dans la modernité. A l'instar d'un peuple majoritairement protestant, le meurtrier est d'ailleurs totalement convaincu de la sauver en lui donnant la mort...

Pour conclure notons que Le roman d'un crime a connu une histoire éditoriale chaotique en France. Ce fut d'abord une chronologie non respectée, bien qu'essentielle pour suivre l'évolution des personnages et de la société suédoise ; ce fut ensuite une publication stoppée nette après 6 tomes en 1972, reprise et complétée 15 ans plus tard chez 10/18. Mais c'est aujourd'hui Rivages qui a les droits sur la série et qui propose une traduction entièrement révisée de l'ensemble des dix romans. L'éditeur agrémente de plus chaque titre d'une ou deux préfaces d'un auteur connu, celles-ci permettant de mesurer l'influence considérable que l'oeuvre de Maj SJOWALL et Per WAHLOO a eue sur ces flics dont on suit souvent aujourd'hui les enquêtes avec frénésie.

CITRIQ

Roseanna - Maj SJOWALL et Per WAHLOO (Roseanna, 1965), traduction de Michel DEUTSCH, Rivages collection Noir n° 687, 2008, 320 pages

Roseanna - Maj SJOWALL et Per WAHLOO (Roseanna, 1965), traduction de Michel DEUTSCH, Rivages collection Noir n° 687, 2008, 320 pages

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