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L'économie de Wakonda, ville fictive de l'Oregon, au Nord-Ouest des Etats-Unis, repose quasi exclusivement sur le bûcheronnage. Au début des années 1960 les besoins en main d'oeuvre chutent subitement du fait de la généralisation des tronçonneuses. Alors que les travailleurs syndiqués entament une grève pour réclamer le maintien de leurs emplois et de leurs salaires, la famille Stamper décide de continuer le travail et de fournir seule tout le bois que la scierie attendait de la ville. Débute alors une lutte sociale qui oppose les Stamper et la ville d'une part, les Stamper entre eux d'autre part, le fils cadet du patriarche trouvant là l'occasion d'assouvir une vengeance, réveillant de ce fait de sombres secrets familiaux.

Deuxième roman de Ken KESEY, Et quelquefois j'ai comme une grande idée est une oeuvre polyphonique qui analyse en profondeur les relations humaines dans un contexte de crise économique, sociale et intime. L'auteur de Vol au-dessus d'un nid de coucou multiplie d'ailleurs tant les points de vue qu'il les entremêle sans structure formelle, glissant de l'un à l'autre sans avertissement particulier. Si ce choix narratif peut être perturbant dans les premières pages du roman, force est de reconnaître que la technique fonctionne et que l'attention du lecteur est très vite captée par cette histoire éminemment humaine.

Il est vrai que les personnages mis en scène sont particulièrement forts, en particulier les représentants de la famille Stamper. C'est notamment Henry, le patriarche, homme rude sur lequel repose tous les fondements de la famille et qui, à 80 ans, continue de ne jurer que par sa devise « Lâche rien de rien ! ». C'est aussi Hank, le fils aîné digne héritier de son père, mais aussi doté de failles secrètes sur lesquelles l'édifice familial finira par vaciller. C'est encore Leland, le fils cadet demi-frère de Hank dont la personnalité antinomique l'a d'abord éloigné de cette famille et motive un retour à des sources qu'il méprise. C'est enfin Viv, la femme de Hank, sur laquelle repose la gestion du foyer et qui, en dépit de sa force de caractère, finira par douter du bien fondé de son rôle dans cet univers quasi exclusivement masculin.

L'univers en question est d'ailleurs un personnage à part entière dans le roman. C'est la ville de Wakonda dont l'activité économique exclusive ou presque en fait un microcosme fragile. Ce sont la forêt qui l'entoure et la rivière qui la longe qui rappellent sans cesse que la nature est susceptible de reprendre ses droits à n'importe quel moment. Quant à la demeure Stamper elle fait en quelque sorte la synthèse entre le monde des hommes et la nature sauvage en se tenant sur une péninsule précaire de la rivière et en devant être protégée par une digue construite de bric et de broc.

Pour toutes ces raisons Et quelquefois j'ai comme une grande idée est un grand roman. Souvent comparé à l'oeuvre de William FAULKNER, on y retrouve en effet le réalisme propre à ce dernier, l'épaisseur psychologique des nombreux personnages et la même capacité à montrer les faiblesses de ce qui semble a priori indestructible chez l'être humain. Mais le roman de KESEY a bel et bien sa personnalité propre, déjà parce qu'il situe son intrigue dans le Nord-Ouest américain quand FAULKNER est l'écrivain du Sud par excellence.

Notons enfin que l'oeuvre était restée inédite en France jusqu'à l'automne 2013. Elle n'était en fait connue que par une adaptation cinématographique de 1970 signée Paul Newman et dont le titre français ne rend pour le moins pas hommage à ses qualités (Le clan des irréductibles). Cet anachronisme, surtout au regard de la qualité et du succès du premier roman de l'auteur, est désormais réparé. Monsieur Toussaint Louverture double en outre la mise en nous proposant un très joli travail d'édition, tant en termes de traduction que de mise en page.

CITRIQ

Et quelquefois j'ai comme une grande idée - Ken KESEY (Sometimes a Great Notion, 1964), traduction de Antoine CAZE, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

Et quelquefois j'ai comme une grande idée - Ken KESEY (Sometimes a Great Notion, 1964), traduction de Antoine CAZE, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

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